vendredi 13 décembre 2013

Le Masque


À Ernest Christophe, statuaire.


Contemplons ce trésor de grâces florentines ;
Dans l’ondulation de ce corps musculeux
L’Élégance et la Force abondent, sœurs divines.
Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
Divinement robuste, adorablement mince,
Est faite pour trôner sur des lits somptueux,
Et charmer les loisirs d’un pontife ou d’un prince.

- Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
Où la Fatuité promène son extase ;
Ce long regard sournois, langoureux et moqueur ;
Ce visage mignard, tout encadré de gaze,
Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur :
« La Volupté m’appelle et l’Amour me couronne ! »
À cet être doué de tant de majesté
Vois quel charme excitant la gentillesse donne !
Approchons, et tournons autour de sa beauté.

Ô blasphème de l’art ! ô surprise fatale !
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
Par le haut se termine en monstre bicéphale !

- Mais non ! ce n’est qu’un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé d’une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
La véritable tête, et la sincère face
Renversée à l’abri de la face qui ment.
Pauvre grande beauté ! le magnifique fleuve
De tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux ;
Ton mensonge m’enivre, et mon âme s’abreuve
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux !

- Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite
Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal mystérieux ronge son flanc d’athlète ?

- Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
C’est que demain, hélas ! il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! - comme nous ! 

"Les fleurs du Mal" Charles Baudelaire

vendredi 29 novembre 2013

William Blake

La mouche (The Fly, 1794)

Petite mouche,
Ton jeu d’été
Ma main étourdie
L’a chassé.
Ne suis-je pas
Une mouche comme toi ?
Ou n’es-tu pas
Un homme comme moi ?
Car je danse
Et bois et chante,
Jusqu’à ce qu’une main aveugle
Effleure mon aile.

Si c’est vivre que de penser,
Si c’est avoir vigueur et respirer,
Et si c’est mourir
Que de ne plus penser,
Alors je suis
Une mouche heureuse
Que je vive
Ou que je meure.


Little Fly, 
Thy summer's play 
My thoughtless hand 
Has brushed away. 
Am not I 
A fly like thee? 
Or art not thou 
A man like me? 
For I dance 
And drink, and sing, 
Till some blind hand 
Shall brush my wing. 
If thought is life 
And strength and breath 
And the want 
Of thought is death; 
Then am I 
A happy fly, 
If I live, 
Or if I die. 



小小的虻虫 
你在夏天的游戏 
已被我的手 
不在意地拂去。
我难道不是 
一个像你一样的虻虫? 
你难道不是 
一个像我一样的人?
因为我跳舞 
喝酒又唱歌 
直到有只莽撞的手 
掸掉了我的翅膀。
如若思想是生命 
是呼吸也是力量 
思想的贫乏 
便是死亡; 
那么我就是个 
快活的虻虫 
无论我是死去 
或是我生存。